Le changement sociétal et organisationnel qui nous est demandé est sans précédent ; il ne peut plus s’agir d’améliorer le paradigme capitaliste actuel basé sur une croissance économique infinie (même si nous l’appelions croissance verte, ou croissance durable), et doit découler d’une innovation du paradigme même par lequel nous pouvons penser, puis incarner, ce changement radical. Pour de nombreux aspects, la régénération (LES 6 PRINCIPES) nous semble la mieux adaptée à ce nouveau paradigme pour le 21e siècle.

 

Enracinée dans la sagesse des principes écosystémiques que nous pouvons observer dans la nature, la régénération, en tant que paradigme, suggère que pour qu’un système prospère, il doit réguler le cycle de la « mort » et le cycle de la « vie ». En ce qui concerne le cycle de la « mort », il s’agit de s’assurer que :

  1. Nous désinvestissons nos énergies des modèles organisationnels ou sociétaux qui ne peuvent plus perdurer à l’avenir (par exemple, les transports à base de pétrole).
  2. Nous accompagnons la mort de ce dont nous devons collectivement nous défaire (par exemple, le tourisme transcontinental).
  3. Mais nous protégeons les initiatives prometteuses, d’une mort prématurée due aux dynamiques actuelles qui les auraient autrement détruites (tout comme les ronces protègent le jeune chêne des cerfs affamés jusqu’à ce que le chêne soit assez fort pour résister à leur dévoration) (par exemple, en protégeant les producteurs bios locaux des logiques de l’agrobusiness à grande échelle).

Et pour le cycle de « vie », il suggère que nous :

  1. Encouragions la vie là où elle tente de s’épanouir (par exemple, en réduisant les taxes et/ou en créant des cadres législatifs spécifiques pour les produits issus de l’agriculture régénérative).
  2. Augmentions les interactions qui donnent la vie (par exemple, les innovations civiques telles que les assemblées de citoyens).
  3. Et développions la collaboration et les partenariats (par exemple, Danone et la banque Gramheen qui s’associent pour favoriser la santé et la régénération sociale dans les zones rurales du Bangladesh).

 

Un concept clé ici est celui de la régulation : la mort doit être aussi présente que la naissance (tout comme dans le cycle de vie des cellules vivantes, où un « défaut de mort » peut entraîner une croissance cancéreuse). Nous avons probablement tous fait l’expérience qu’il est plus facile de commencer quelque chose de nouveau que d’abandonner quelque chose que nous faisons depuis longtemps, et pourtant, si nous n’abandonnons pas, il est peu probable qu’une véritable transformation se produise.

 

Avec nos clients, cela devient une partie importante de notre travail : leur permettre, à la base du processus U d’Otto Scharmer, de nommer ce dont ils ont besoin de se défaire avant de ‘Présencer’, cristalliser et prototyper le nouveau. Dans un atelier, cela peut prendre la forme d’un engagement que le groupe élabore et accepte d’approuver – même si le travail difficile du laisser-partir, laisser-mourir effectif viendra plus tard, dans les semaines ou les mois qui suivent, lorsqu’ils devront traduire cet engagement de manière opérationnelle et faire face « pour de vrai » aux dynamiques déstabilisatrices de tout processus de transformation.

 

On pourrait être tenté de penser que, lorsqu’il s’agit d’accepter de laisser partir pour laisser venir, les organisations chrétiennes ont plus de facilité ; en effet, au cœur de leur Foi, le Mystère Pascal (la mort et la résurrection de Jésus) fournit un cadre merveilleux pour trouver un sens à ce qui nous est demandé : d’accepter de laisser partir, de laisser mourir, avant de laisser venir, de laisser vivre, et de le faire dans la confiance – voire dans la foi – que même si nous ne savons pas ce que sera le « nouveau », c’est en laissant partir ce qui ne peut plus continuer dans le futur que nous créons l’espace pour que le « nouveau » puisse naître.

 

Dans notre expérience de travail avec les congrégations religieuses, il est vrai que le Mystère Pascal est, indéniablement, d’une grande aide pour elles quand il s’agit d’entrer dans ce territoire de « nommer » ce qui doit mourir, et de prendre l’engagement nécessaire pour le laisser-partir. Pourtant, nous avons également remarqué que la traduction d’un tel engagement en une réalité opérationnelle est souvent assez difficile – un peu comme la plupart d’entre nous, comme mentionné ci-dessus.

 

Comment cela se fait-il ? Peut-être que la psychodynamique du mystère pascal peut nous aider à mieux le comprendre.

 

L’aspect central du mystère pascal est assez simple : se fiant à la volonté de Dieu, Jésus accepte de mourir sur la croix et ressuscite le troisième jour, témoignant ainsi qu’après la mort vient une vie nouvelle. Pour tous les chrétiens du monde, cette dynamique est le cœur même de leur foi. En d’autres termes, cette dynamique devait se produire, car c’est dans son déroulement que le mystère de Dieu est révélé.

Pourtant, en tant qu’êtres humains, à travers les siècles, nous avons souvent été tentés de considérer certains des personnages de cette dynamique comme « l’ennemi », comme « le mal » – comme si, sans leur intervention, Jésus aurait pu continuer à vivre et à accomplir ses miracles sur Terre.

 

Mais la foi chrétienne elle-même indique le contraire : c’est en mourant au moment où il l’a fait, et de la manière dont il l’a fait, que Jésus a révélé le mystère de Dieu à l’humanité. En d’autres termes, il devait être trahi, jugé, condamné à mort et crucifié, car sans cela, le mystère de la résurrection (de la vie après la mort) n’aurait pas pu être révélé.

 

L’implication de ceci est que tous les personnages de ce drame sont essentiels, et ont un rôle pour que le Mystère Pascal puisse se déployer. Judas, le traître ; les grands prêtres, qui veulent se débarrasser d’un rival ; Ponce Pilate, le gouverneur romain, qui « se lave les mains » de l’affaire, condamnant ainsi Jésus ; Jésus lui-même, bien sûr, qui incarne le bien qui mourra néanmoins ; et aussi les témoins, à commencer par Marie-Madeleine, puis les apôtres, qui peuvent douter mais finissent par se rallier à l’évidence de la vie qui a traversé la mort. Le mystère pascal est donc une histoire dynamique, le résultat de l’interaction de tous ces personnages, et non l’histoire d’une seule personne.

 

Qu’est-ce que tout cela a à voir avec la régénération organisationnelle et sociétale, pourriez-vous (à juste titre !) demander ? Eh bien, quelle que soit votre foi, et même si vous êtes athée, cette histoire reste fondatrice pour de nombreuses civilisations, et elle peut contribuer à éclairer ce qui peut parfois nous empêcher de nous engager dans une régénération organisationnelle ou sociétale réussie, principalement en soulignant les différents rôles qui doivent être assumés, joués, interprétés dans ce qui doit essentiellement être un ensemble d’interactions dynamiques entre ces rôles.

 

Prenons l’exemple des transports à base de pétrole. Il ne prendra pas fin si nous nous engageons à le faire – que nous soyons les utilisateurs qui en profitent actuellement, les constructeurs automobiles qui veulent s’aligner sur les objectifs climatiques, les compagnies pétrolières qui proposent de passer aux énergies renouvelables, ou le gouvernement qui sent le vent tourner (pardonnez le jeu de mots).

 

Il faudra que des personnes jouent le rôle du mauvais objet, de ceux qui sont considérés comme des grands prêtres conspirant pour tuer ce qui est bon (appelés les Amish par le président français il y a quelque temps) ; il faudra un traître, un Judas – peut-être un constructeur automobile ou une compagnie pétrolière rompant les rangs du comportement attendu ; un gouvernement acceptant de condamner à mort le transport à base de pétrole tel que nous le connaissons ; et aussi des témoins de la nouvelle vie qui est possible au-delà du transport à base de pétrole.

 

D’un point de vue psycho-dynamique, cela signifie que pour qu’une régénération réussie ait lieu, plusieurs rôles de mauvais objets doivent être assumés, et donc plusieurs personnes doivent accepter de se proposer pour les assumer – même si cela signifie être dénigré et insulté pendant des semaines, des mois ou des années. En d’autres termes, ce que le mystère pascal suggère, c’est que la régénération ne se fait pas « gentiment », en mettant tout le monde d’accord sur le fait que c’est une bonne idée, ou qu’elle peut être douloureuse mais que nous la supporterons de manière adulte et harmonieuse.

La régénération exige que certaines personnes endossent le rôle de « méchants » et soient considérées comme celles qui condamnent à une mort injuste – c’est le prix à payer pour le déploiement si nécessaire d’une nouvelle vie.

 

Bien entendu, l’intention ici n’est pas d’excuser les comportements violents ou abusifs, sous prétexte qu’ils seraient au service de la régénération. Le comportement actuel d’Elon Musk, insouciant et peut-être sociopathe, dans sa gestion de son nouveau jouet « Twitter », n’a rien à voir avec la régénération, et ressemble plutôt aux résultats d’une pulsion mégalomane indomptée.

 

L’intention est plutôt d’encourager ceux dont le rôle est de prendre des décisions, de suivre ce que le discernement collectif indique et d’agir réellement en prenant des décisions suivies d’une mise en œuvre effective. La régénération l’exige – et nous ne pouvons pas tous être Jésus, le gentil de l’histoire !