Principe de permaculture n°11: Utiliser les bordures et valoriser les zones marginales

les bordures e les zones marginales

Les bordures sont les espaces les plus riches et les plus productifs du monde naturel

Dans la nature, les bordures ont tendance à être des lieux d’échange, où des éléments des deux écosystèmes échangent leurs biens et créent de nouvelles richesses sans précédent.

La lisière d’une forêt est un endroit où la lumière est plus accessible, ce qui permet à des espèces qui ne pourraient pas se développer autrement de capter l’énergie du soleil tout en continuant à dépendre du mycélium de l’écosystème forestier pour réguler leurs apports en nutriments et en eau.

L’estuaire d’un fleuve combine des environnements d’eau douce et d’eau salée et profite du va-et-vient de la marée et de l’écoulement du fleuve vers l’aval pour mélanger des éléments qui ne le seraient pas autrement. Il crée ainsi les conditions pour que de nombreuses algues, plantes, poissons, insectes, oiseaux et autres animaux se rencontrent et se nourrissent les uns les autres, augmentant ainsi la diversité, la productivité et la résilience de l’écosystème dans son ensemble.

À bien des égards, la couche arable est une bordure, peut-être la plus précieuse de toutes. Elle permet aux plantes d’y puiser l’énergie du soleil (convertie en carbohydrates par la photosynthèse) et les gaz de l’air (azote), de les échanger avec les bactéries et les petits insectes contre des minéraux que ceux-ci ont décomposés à partir des roches situées plus bas. Le résultat peut être aussi spectaculaire que la forêt amazonienne…

Mais il n’est pas nécessaire d’aller aussi loin pour voir les merveilles des bordures : notre microbiote, c’est-à-dire les milliards de bactéries qui ont colonisé la paroi de notre intestin, passe sa vie à décomposer les aliments que nous mangeons afin que les nutriments puissent traverser la paroi de l’intestin et passer dans notre circulation sanguine, tout en retenant les virus, les bactéries nocives et les autres toxines. Qui aurait cru que notre vie pouvait dépendre d’êtres aussi minuscules et marginaux ? Pourtant, sans eux, aucune nourriture ne pourrait atteindre nos cellules.

Comme l’indique le principe n° 10, les bordures sont riches parce qu’elles sont diversifiées – ou diversifiées parce qu’elles sont riches. En fait, diversité et richesse vont de pair !

 

Comment les designers en permaculture utilisent les bordures et valorisent les éléments marginaux

Les bacs à compost sont parfaits pour le compostage des plantes du jardin et des déchets de cuisine. Nous les plaçons généralement à un endroit où nous avons décidé de ne rien planter, et ils poursuivent tranquillement leur travail de compostage, produisant au fil du temps un compost sombre et riche. Mais avec la pluie, une partie des riches nutriments qu’ils produisent s’échappe dans les zones environnantes.

Les designers en permaculture plante donc souvent de la consoude tout autour du compost, afin qu’elle puisse absorber tous ces nutriments dans ses feuilles. L’idée est ensuite de la tailler de temps en temps et d’utiliser ces feuilles comme paillis sur les plates-bandes de légumes.

Autre option : placez votre compost au milieu d’une zone de culture, de sorte que les écoulements soient directement absorbés par les plantes environnantes.

Les haies sont un autre excellent moyen d’exploiter le pouvoir des bordures, en créant une mini-zone 5 et en amenant la nature sauvage (et tous ses avantages) directement dans la zone 2 ou 3. Vous pouvez le faire à grande échelle, grâce à l’agroforesterie, c’est-à-dire en plantant des rangées d’arbres entre vos champs : les arbres stabiliseront le sol, réguleront le cycle de l’eau grâce à leurs racines, feront pousser du mycélium qui se connectera à travers les rangées, et donc voyagera à travers les champs et leur apportera de la fertilité ; ils accueilleront des animaux, des oiseaux et des insectes qui fertiliseront progressivement l’ensemble de l’écosystème, etc. De plus, elles peuvent également constituer une culture vivrière (pommes, noix, etc.) qui augmente la rentabilité globale de votre système. Vous pouvez également planter des haies à petite échelle, avec du romarin ou même du thym, entre les planches de légumes, afin de stabiliser le sol et de conserver l’humidité, tout en abritant des lézards, des orvets ou même des hérissons si vous avez de la chance – vos tueurs naturels de limaces. Travailler sur les formes de design – par exemple, passer de plates-bandes rectangulaires à des plates-bandes arrondies est une façon d’augmenter l’effet de bordure et de maximiser son potentiel, notamment en exploitant la lumière et/ou en créant de l’ombre.

Les concepteurs en permaculture ont également tendance à créer des zones humides, généralement avec une marre, et à tirer profit de la bordure entre la marre et le reste du jardin, afin d’attirer toute la biodiversité qui s’y développe le mieux, et qui contribue à la fertilité des deux zones (grenouilles, canards, libellules, roseaux, etc.).

Dans tous ces exemples, les designers considèrent les bordures, les marges comme des opportunités, et le marginal – ce qui vit en marge et, par extension, ce que nous avons tendance à perdre de vue – comme un levier crucial et inexploité pour la croissance et la fertilité du système.

 

Alors, comment pouvons-nous utiliser les bordures et valoriser la marginalité dans nos organisations ?

Pendant longtemps, la frontière entre les clients et les concepteurs de produits a été considérée comme sacro-sainte ; les fonctions commerciales pouvaient avoir accès aux clients, et vice versa. Récemment, de nouvelles approches ont fait avancer l’idée de produits conçus par le client, c’est-à-dire impliquant le client dès le début dans la création des produits qu’il souhaite acheter. Lego a mis au point une plateforme où les gens peuvent concevoir leurs propres produits Lego, qui sont ensuite mis en vente pour le grand public. Favi, un fabricant de boîtes de vitesses, a revu son modèle organisationnel pour en faire des mini-usines (voir le principe n° 8), de sorte que les ouvriers qui construisent les boîtes de vitesses sont aussi ceux qui interagissent avec le client pour comprendre ses besoins dès le départ.

Un autre exemple classique est que certaines des conversations les plus créatives ont lieu dans des contextes informels plutôt que dans des réunions formelles : dans les couloirs, autour de la machine à café, etc. Nous sommes moins réservés, plus détendus, plus directs. C’est ainsi que la méthodologie du « World Café » a été créée, afin de reproduire ces « conversations à la périphérie » et d’exploiter, voire de générer, une intelligence collective qui n’aurait pas été exploitée autrement.

La « pensée de bordure » peut aider les organisations à remettre en question leurs propres modèles mentaux et à échapper aux « mentalités en silo ». Dans l’entreprise française Décathlon, par exemple, il n’y a plus de département R&D ; au contraire, la R&D et l’innovation imprègnent la plupart des unités commerciales : en plaçant la R&D, les concepteurs de produits et les spécialistes du marketing dans la même équipe, et en les reliant aux usines de production, Décathlon crée les conditions pour des « bordures multiples », et est capable de répondre de manière très innovante aux enjeux clés de son activité.

Dans le domaine de la santé, de l’éducation et de l’aide sociale, cela est absolument nécessaire. Par exemple, une innovation intéressante a été lancée à Genève pour transformer les services psychiatriques actuels pour enfants et adolescents en une « Maison des enfants et des adolescents », située au cœur de la ville et associée à un centre d’art et de culture. La « maison » accueille un large éventail d’équipes pluridisciplinaires, accessibles aux enfants et aux familles en fonction de leurs besoins. En la situant au centre de la ville et en l’associant à un centre culturel, elle permet aux familles d’accéder à une aide à laquelle elles ne se sentiraient pas en mesure d’accéder autrement, et facilite grandement le « retour à la vie normale », car la « maison » donne déjà l’impression d’être « normale ».

Enfin, dans un tout autre contexte, le processus synodal lancé par le pape François peut également être considéré comme créant des bordures génératives entre le clergé et le reste des fidèles, pour aider à imaginer de nouvelles façons d' »être Église » qui ont le potentiel de véritablement régénérer cette très vieille institution.

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